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        La comptabilisation des acquis du passé

01. Des prémisses posées par les écuyers aragonais du seizième siècle napolitain, est issue une tradition équestre française articulée notamment autour des apports que Pluvinel et La Broue eurent le loisir d’emprunter à Pignatelli, à Fiaschi et à quelques autres maîtres cisalpins.

Un savoir-faire tout nouveau pouvait dorénavant s’épanouir dans les grandes cours européennes et plus particulièrement à Versailles, où, au fil du temps, les Salvert et Lubersac, Monfaucon de Rogles et Auvergne surent différencier progressivement l’emploi curial du cheval d’agrément de l’emploi militaire du cheval de guerre.

Puis vint la tornade révolutionnaire, ses excès et ses reniements. En 1815 l’École de Versailles gîtait lamentablement, avant de sombrer en 1830. Le Manège de Saumur y pallia tant bien que mal. Il fut le théâtre romantique des luttes intestines entre les tenants de quelques reliques versaillaises, aux côtés du vicomte d’Aure, et ceux d’une équitation basée sur de nouveaux principes et défendue par Baucher. La zizanie se poursuivit tout au long du dix-neuvième siècle et ne s’est guère apaisée au cours du vingtième, en dépit de quelques infructueuses tentatives de conciliation.

C’est que les principes de l’équitation de Baucher coulaient à contresens de ceux de l’équitation alors en vogue, fortement marquée par la pratique anglaise et le délitement des acquis versaillais : ce que recherchait l’auteur du Dictionnaire raisonné d’équitation, paru en 1833, c’était avant tout l’annihilation de toute résistance du cheval monté et sa parfaite légèreté. De cette dernière, il entendait faire un préalable et ne plus la considérer comme un aboutissement du dressage.

Il y parvint en découvrant que la mobilisation de la mandibule provoquait chez le cheval un relâchement d’avant en arrière susceptible d’entraîner un net surcroît de disponibilité. Ayant expérimenté longuement et dans le détail tous les effets subséquents de cette décontraction, il posa les principes de sa pratique et, en deux temps, en fixa les diverses caractéristiques.

Pour son créateur, le bauchérisme, c’est d’abord l’affirmation qu’il n’appartient pas au cheval de prendre l’initiative de l’action sous la selle de son cavalier, mais qu’en toute circonstance, l’animal doit impérativement se soumettre aux exigences raisonnées de l’homme. C’est pourquoi, le premier principe posé par le maître-écuyer est-il dans la conviction intime que le dressage a pour but de substituer aux forces instinctives du cheval, les seules forces transmises par le cavalier. Qu’est-ce à dire ?

Certains ont voulu déduire de cette affirmation qu’elle était superflue dans la mesure où l’indispensable reconquête des allures naturelles du cheval sous la charge du cavalier démontrait à l’envi que le dressage était avant tout une lutte contre les forces instinctives du cheval… Cet argument n’est pas vraiment fécond, ainsi que nous l’indique le général Faverot de Kerbrech lorsqu’il écrit que « pour qu’il [le cheval] soit docile et franc, il faut que toute défense, toute résistance instinctive ou volontaire ait disparu, ou puisse, dès qu’elle reparaît, être aussitôt détruite » : le cavalier ne saurait donc se contenter d’une soumission hésitante, mais doit exiger une capitulation sans condition – mais aussi sans brutalité. Le cheval perd toute initiative : il est franc et il est docile. C’est le prix à payer pour revendiquer une équitation de précision.

Toutefois, l’application de ce principe reste, dans le réel, plus théorique que pratique. Tout cavalier sait parfaitement que les protestations de son cheval, qui se traduisent généralement par des résistances, sont plus utiles que néfastes à sa bonne conduite ; il ne se privera donc pas de les écouter soigneusement pour corriger son efficience en selle.

02. Très vite, Baucher s’est aperçu que l’affirmation d’une priorité absolue des forces transmises sur l’instinct du cheval, si elle induisait une démarche juste, se heurtait à la logique de la nature profonde de l’animal et ne pouvait être mise en œuvre que progressivement, à mesure que le cheval avançait dans son dressage. C’est pourquoi, en bon observateur, il introduisit un édulcorant efficace au principe premier : lorsque le cheval est par trop sourd aux sollicitations du cavalier, il appartient à celui-ci d’écarter toute tentation de violence en choisissant de décompenser la force et le mouvement. Si l’animal refuse la légèreté, ou renonce à elle en se dégageant de l’allure dans laquelle il évolue ; ou encore lorsqu’il présente des résistances sérieuses, on l’immobilisera instantanément sur place en lui demandant d’exécuter de pied ferme ce qu’il refuse de faire dans le mouvement.

Au besoin, on laissera l’animal dans la complète inaction pendant quelques minutes et l’on reprendra le travail strictement où on l’a arrêté dès qu’on estimera que l’équilibre peut être rétabli, c’est-à-dire à partir du moment où le mouvement précédent « ne résonne plus » dans l’organisme du cheval. C’est ce processus de rupture sereine du travail jusqu’au rétablissement du calme que l’on désigne par « décomposition de la force et du mouvement ». Il s’agit d’une technique que l’on emploie très fréquemment avec les chevaux jeunes ou peu avancés dans leur éducation, pour lesquels il est conseillé, dès que survient le moindre déséquilibre ou la moindre irrégularité dans l’action, d’arrêter le travail sur le champ et de décontracter l’animal complètement avant de repartir.

Toutefois, ce principe de la décomposition de la force et du mouvement n’est pas totalement sans inconvénient, même s’il a été mis en avant comme une solution paisible à la
« mauvaise volonté » du cheval. On a accusé Baucher de casser l’impulsion naturelle de ses chevaux ; l’application du principe de décomposition de la force et du mouvement accentuerait ce danger dans la mesure où le fait d’arrêter trop souvent le cheval dans son mouvement viendrait contrecarrer sa propension naturelle à aller de l’avant… Je n’ai pas cette expérience, bien au contraire. Peut-être parce que j’arrête mes chevaux avec mon dos et mes jambes, sans perturber leur mouvement en avant par un usage freinant de la main : l’action de main, correctement conduite, ne doit en rien prendre sur l’impulsion, pas même dans le ralentissement de l’allure, pas même dans l’arrêt. Et c‘est bien toute la difficulté que de faire en sorte que la main reste impulsive, ou du moins neutre dans sa demande de raccourcissement du mouvement qui conduit, très tôt, le cheval vers le rassembler. 

03. Ce qui peut aider le cavalier à clarifier sa manière, c’est l’application d’un troisième principe du bauchérisme : de la position découle l’action. Pour Baucher, l’action, c’est l’influx impulsif qui permet le déclenchement du mouvement recherché en provoquant « la détente des ressorts qui supportent la masse » (Faverot de Kerbrech). Quant à la position, elle détermine la répartition « normale » du poids sur les quatre membres en raison du mouvement demandé.

La position du cheval est donc comme une variable d’état de son action.

Certes, elle précède l’action ; mais surtout elle la détermine, au sens où elle place le couple dans l’équilibre optimum, fonction du modèle de cheval, mais aussi de la perfection visée dans l’exécution. Chaque mouvement, dans l’ensemble des variantes de son exécution, est donc le résultat d’un accouplement spécifique de position et d’action. L’écuyer est à la recherche permanente de cet équilibre idéal qui permette de viser la justesse de son équitation. Toute l’éducation du cheval consiste à l’inciter à collaborer pour la meilleure combinaison possible, entre position et action, de cet optimum d’équilibre.

Car lorsque l’association position/action est juste, dans le temps et dans la forme, l’exécution du mouvement sera elle-même juste. C’est ce qui permet à Baucher de réaffirmer la pertinence de son premier principe : « la position est une disposition du poids et des propres forces du cheval, telle qu’aucune de ces forces ne puisse échapper à l’exigence des nôtres ».

Dans la logique équestre du maître-écuyer, faisant de l’action du cheval « le résultat de la force d’impulsion qui met le cheval en avant » (Bacharach), la position est donc un moteur de l’impulsion. Et c’est en effet ainsi qu’il faut comprendre le principe selon lequel la position précède l’action : l’initiateur du changement de pied au galop appliquait tout simplement son principe en demandant à un cheval au galop de changer de pied sur l’invitation d’un changement de position, en réalité un changement de direction demandé par une inversion des aides de main et d’assiette incitant le cheval à prendre la position d’un nouveau départ au galop.

En poursuivant la démonstration de l’antériorité de la position sur l’action, on en arrive à considérer, comme l’a fait Racinet, qu’en assurant l’engagement des postérieurs du cheval très en avant sous la masse, Baucher parvenait à obtenir ses arrêts fulgurants par le seul éperon, « la main intervenant simplement à la fin pour confirmer » la nouvelle position.

Et c’est alors par la mise en œuvre d’un autre principe-clé du bauchérisme, que l’on parvient à inciter les postérieurs du cheval à venir sous la masse, en avant de leur position naturelle : il s’agit de l’effet d’ensemble sur éperon.

04. L’emploi des jambes du cavalier n’est pas étranger à la pratique de l’effet d’ensemble : elles relaient l’action de la main, sans césure, ni dis-connexion ; elles vont même jusqu’à s’opposer à elle, sans que jamais l’intensité des aides supérieures dépasse celle des aides inférieures. Ce qui est recherché, c’est encore un juste équilibre des effets, de telle sorte que le cheval soit soumis à l’indécision absolue et s’immobilise, ne sachant plus opter entre la progression vers l’avant ou vers l’arrière.

Bacharach en donne un mode d’emploi concis et précis :
« Les rênes étant tenues courtes afin de ne pas lâcher la tête de l’animal, un appui franc et énergique des éperons le pousse contre le mors qui fait barrière jusqu’à en obtenir l’immobilité, ou rétablir la régularité de l’allure si l’on est en mouvement ». Cet effet cesse progressivement dès que le cheval est redevenu léger : on desserre d’abord les doigts, puis les éperons, enfin les jambes.

Mais Faverot de Kerbrech renchérit : « il devient possible au cavalier d’enfermer, d’emprisonner son élève quand il est nécessaire, entre le mors et les éperons, de façon à étouffer dans son germe, toute tentative de défense : en rapprochant du corps la main de bride et en fermant les jambes jusqu’à un appui franc, continu et énergique des deux éperons, on produit ce qu’on appelle l’effet d’ensemble sur l’éperon ». Et le général ajoute, dans la logique militaire de son temps, qui n’est toutefois pas celle de Baucher : « L’animal s’aperçoit vite qu’il lui est impossible de résister. Le sentiment de son impuissance l’amène à renoncer à la lutte. Son moral est dompté et il se résigne à obéir ».

Comprendre l’effet d’ensemble n’est pas chose aisée et nécessite un retour complet sur l’évolution historique de la philosophie équestre de Baucher. Au départ de la nouveauté bauchérienne, il y avait le ramener, à l’occasion duquel la verticalité du chanfrein était censée déterminer l’équilibre ; la flexion de la mandibule retenait moins l’attention du maître que la posture de l’isard sur le pic !

On savait évidemment apprécier, au 19ème siècle, la somme des contraintes infligées au cheval tout au long de son dressage classique. Baucher pensait sincèrement qu’il fallait réduire ces contraintes et obtenir plus d’adhésion du cheval que de soumission. C’est sans doute l’une des justifications du morcellement des assouplissements du cheval et de la réduction du mouvement à sa plus simple expression. Soit dit en passant, le principe de la décomposition des forces et du mouvement est alors justifié par l’adoucissement de l’exercice grâce aux arrêts fréquents et aux temps de repos répétitifs.

L’effet d’ensemble s’inscrit dans cette même logique. Il s’agit d’abord d’obtenir un « équilibre des forces » à l’arrêt, c’est-à-dire une sorte de balance entre la propulsion (désir d’aller de l’avant) et la rétropropulsion (tendance à reculer devant la barrière de la main) : l’équilibre dicte l’arrêt et l’immobilité. Puis seulement, le mouvement est permis au cheval, goutte-à-goutte, comme s’il était instillé par capillarité, par crainte permanente de déranger l’équilibre si fragile obtenu à l’arrêt!

Il n’en demeure pas moins que l’effet d’ensemble est devenu assez rapidement auprès de l’entourage cavalier de Baucher, cette sorte d’arme-panacée, toute puissante, dont on pouvait se servir pour assurer la domination (plus ou moins brutale) du cheval. Et c’est fort probablement l’inquiétude suscitée chez le maître par cet engouement déraisonnable qui l’a conduit à infléchir la rudesse du procédé. Il y parviendra totalement – et magistralement – en proclament le principe-clé de sa seconde manière : « main sans jambes, jambes sans main ».

05. La légèreté restait l’objectif principal que Baucher assignait à son équitation. Le souvenir de Bienfaisant qui avait rendu sur main fixe demeurait vivace et la mobilisation de la mâchoire inférieure était devenue, depuis lors, le signe visible de la disponibilité du cheval sous la selle de son cavalier.

Baucher en avait, à juste titre, déduit que la légèreté se manifeste d’abord par le renoncement du cheval à crisper ses mâchoires sur son mors : on dit que le cheval donne sa bouche. Mais ce symptôme facilement reconnaissable cache en réalité un phénomène de décontraction de grande envergure qui se propage à travers le corps et l’esprit du cheval à partir de sa bouche et qui a pour conséquence une impression de légèreté à la main et aux jambes du cavalier, l’animal renonçant à toute résistance pendant que dure cet état marqué par un équilibre grâce auquel le cheval se soutient de lui-même sans le secours des aides du cavalier.

Le général L’Hotte donne de cette légèreté une définition qui ne souffre pas la discussion, tant elle est limpide : « elle est la parfaite obéissance du cheval aux plus légères indications de la main et des talons de son cavalier » ; elle résulte de « la mise en jeu par le cavalier et l’emploi que fait le cheval des seules forces utiles au mouvement envisagé ». Le principe de légèreté devient de la sorte celui de l’efficience du couple dans l’affirmation de l’économie des moyens. Beudant relaie cette idée en précisant que « le véritable but de la haute équitation est la possession complète des forces du cheval ; c’est la suprême légèreté, la perfection rêvée qui réside dans la pureté des mouvements ».

Dans la pratique, c’est encore Faverot de Kerbrech qui nous livre le mode d’emploi, indique comment faire et quel résultat exact il faut attendre du procédé : « La simple demi-tension d’une ou de deux rênes doit provoquer la mobilité moelleuse de la mâchoire inférieure sans que la tête bouge… En obtenant la légèreté, on fait … disparaître ipso facto les résistances existantes, et ce résultat favorable subsiste tant que persiste la légèreté ». Ce qui a permis à certains de qualifier la légèreté d’état de grâce dans lequel se trouvait momentanément le cheval.

Cela étant, en dehors de toute situation idéale, nous dit Decarpentry dans la Méthode de haute école de Raabe : « le seul critère auquel le cavalier doive se référer pour obtenir le « plein emploi » des moyens du cheval est, comme toujours, celui de la persistance inaltérée de la légèreté de sa monture soumise et empressée, cherchant instinctivement, dans la
« liberté sur parole » de la descente de main et de jambes, l’attitude qui lui permet de satisfaire au mieux son cavalier ».

À travers l’idée de descente des aides, pointe le principe de la séparation des aides, que Baucher formulera somme toute tardivement, dans sa seconde manière, à partir de 1864, en le baptisant « main sans jambes, jambes sans mains.

06. Tout au départ, le principe « main sans jambes, jambes sans main » apparaît comme un avatar de l’effet d’ensemble, Baucher étant dépité par les mauvais résultats obtenus par les cavaliers insuffisamment expérimentés se livrant à la pratique de l’effet d’ensemble en dehors de tout contrôle adéquat, imagine un procédé de dissociation des aides par lequel il peut écarter tous les méfaits du mésusage de l’effet d’ensemble.
Il explique sa nouvelle option avec beaucoup de pédagogie : tant que la main et les jambes interviennent ensemble et simultanément, elles peuvent cacher leurs excès réciproques, voire les amplifier. Cela serait évidemment contraire au concept d’économie des moyens, sans compter que cela laisserait dans la mémoire du cavalier, comme dans celle du cheval, un goût d’inachevé et d’inefficience. Au contraire, le fait de systématiquement séparer l’action des aides, autant que faire se peut, oblige le cavalier à plus de finesse et de subtilité dans l’emploi de ses aides et conduit le cheval à un surcroît d’attention.
Dans le même sens, Faverot de Kerbrech expose lui aussi clairement le principe « main sans jambes, jambes sans main » : « en évitant d’employer simultanément la main et les jambes, le cheval comprend plus clairement ce que l’on veut de lui, et le cavalier est obligé à plus de justesse dans l’emploi de ses aides, parce que toutes les erreurs commises par lui apparaissent aussitôt sans atténuation ».
Toutefois, si l’en s’en fie à Decarpentry (in Piaffer et passage), le recours au principe « main sans jambes, jambes sans main » n’est pas très éloigné de celui qui était fait à l’effet d’ensemble : « Si la main agit ou augmente l’intensité de l’action qu’elle exerçait auparavant, les jambes doivent ou bien conserver l’intensité de l’action qu’elles exerçaient au moment où la main augmente la sienne ou bien la diminuer, suivant les cas, mais ne jamais l’augmenter pendant la durée de l’action ou de surcroît d’action de la main ».
Dans l’application de ce principe, Beudant ira bien plus loin que Baucher et Faverot de Kerbrech. Il supprimera tout simplement la seconde proposition du principe et réduira celui-ci à « main sans jambes ». Bacharach, qui s’en étonna auprès de lui, s’entendit répondre : « si la main est bien employée, on n’a pour ainsi dire pas besoin des jambes ».
On avait déjà, bien auparavant, pu lire, sous la plume de Beudant (in Dressage du cheval de selle) que l’idée de la main « fixe » lui était devenue familière à la découverte de la recommandation finale faite par Baucher à L’Hotte et rapportée par celui-ci (in Un officier de cavalerie) :
« rappelez-vous bien toujours ça, et il immobilisa ma main sous la pression de la sienne, etc… ». Beudant en avait conclu que « Là se trouve le secret qui seul permet de maîtriser la bouche du cheval, soit à l’extérieur, soit en haute école, c’est-à-dire d’obtenir la légèreté relative qui suffit à retenir l’emballeur ou la légèreté presque complète qui, dans le travail de haute école, met le cheval à la disposition du cavalier ».
 

07. Le contrôle du cheval par son cavalier s’exerce par une emprise cyclique, c’est-à-dire non permanente, mais reposant sur l’alternance de la prise en main et du « laisser-faire, laisser-aller » intermittent. L’illustration la plus lumineuse de ce cycle du « prendre/rendre » est la description par La Guérinière du demi-arrêt : « marquer un demi-arrêt, c’est lorsqu’on retient la main de la bride près de soi, pour retenir et soutenir le devant d’un cheval qui s’appuie sur le mors » ; au contraire, « rendre la main, c’est le mouvement que l’on fait en baissant la main de la bride, soit pour adoucir, soit pour faire quitter le sentiment du mors… ». Tout demi-arrêt correctement exécuté doit être suivi d’une descente de main, sans laquelle le demi-arrêt perd tout son sens.

Baucher confirmera que « la descente de main contribue à faire conserver au cheval son équilibre sans le secours des rênes…Pour que cet exercice soit régulier, il faudra qu’il n’altère en rien ni l’allure ni la position. Peut-être, dans le principe, le cheval, livré à lui-même, ne conservera-il que pendant quelques pas la régularité de l’allure et de la position. Dans ce cas, le cavalier fera sentir soit les jambes soit la main, pour ramener le cheval dans ses conditions premières ».

Plus généralement, on considère aujourd’hui qu’il y a descente de main dès qu’il y a allègement significatif des aides de main, soit par l’ouverture des doigts, soit par allongement des rênes, cependant que le cheval conserve la même attitude et le même degré de rassembler. Beudant, appliquant le principe à la main comme aux jambes indique que « le cavalier peut faire une descente de main et de jambes quand son élève est devenu assez fort pour se passer des rênes qui soutiennent et dirigent sa tête et des jambes qui le poussent en avant. C’est donc cesser de faire sentir la main et les jambes au cheval, le laisser complètement libre tant qu’il garde la position qu’on lui a donnée et la même allure. Cela a pour but d’amener le cheval à continuer de lui-même et sans changement aucun, l’allure ou le mouvement qu’il a commencé ».

Voilà qui est conforme, absolument, avec l’idée qu’il faille agir soi-même le moins possible et laisser le plus possible le cheval agir de lui-même, parce que d'instinct, il sait mieux que son cavalier obéir aux lois de l'équilibre. La meilleure forme de ce renoncement apparent du cavalier illustre bien ce qu’il est convenu d’appeler la « liberté sur parole ».

08. Faverot de Kerbrech fut le tabellion fidèle et explicite de la seconde manière de Baucher, s’acquittant de son glorieux devoir de mémoire en nous livrant, en 1891, Dressage méthodique du cheval de selle, que Beudant but littéralement et digéra lentement, mais intégralement, au contact d’une kyrielle de chevaux communs, découverts et recueillis dans le bled algérien, puis mis à l’exercice d’extérieur et de haute école jusqu’à l’exemplarité quasi-absolue d’un travail main sans jambes. Il restait à extraire de cet immense labeur équestre la quintessence dont seul un esthète comme Bacharach pouvait envisager une appropriation bénéfique et sans le moindre heurt.

Franchet d’Espèrey est de cette même obédience bauchériste. Il l’affirme haut et fort. Il construit sa vision équestre, campé sur le socle naguère coulé dans le bronze par François Baucher. Jamais, il ne dévie des principes. Mais toujours, il leur accorde les variations de moyens et de procédés, créatifs et originaux, qui ordonnent, dans le temps, les mises à jour qui conviennent à la Méthode de 1842, d’ores et déjà reformatée par les Faverot de Kerbrech, Beudant et Bacharach. Tout se passe comme si l’auteur de la Main du Maître avertissait d’emblée que le bauchérisme, c’est comme la démocratie : tant qu’on n’a pas trouvé de solution meilleure, on fait semblant d’y croire ! Mais on choisit ses dogmes… et on les trempe dans la foi d’une équitation revitalisée.

Franchet d’Espèrey se réfère aux fondements inventoriés de la tradition équestre française, savoir :

    • - alternance et descente des aides ;
    • - imitation de la nature et emploi de la douceur ;
    • - recours au ramener et à l’élévation maximale de la base de l’encolure ;
    • - mise en main ;
    • - recherche du mors le plus simple et allègement maximal de l’appui ;
    • - renonciation à l’appui à pleine main, légèreté et impulsion ;
    • - retour au principe ancien de la décomposition de la force et du mouvement ;

et, comme méthode d’approche, préconise une évolution mettant l’accent sur la libération de la locomotion équine. Tout cela constitue un vaste programme qui mérite quelques développements explicatifs.

L’équitation, c’est simple…, mais il y a tous ces mille et un détails qui comptent pour la mise en cohérence d’une vraie méthode.

09. L’alternance des aides découle du principe « main sans jambes, jambes sans main » : elle en est la première illustration du savoir-faire des écuyers aragonais de la Renaissance. Dans une lettre écrite par le roi de Naples, Ferdinand d’Aragon au duc de Mantoue en 1498, on peut lire en effet : « Pour répondre ici à ce que vous m’avez demandé, c’est-à-dire, s’il est nécessaire qu’un cheval bien dressé doive obéir aussi bien à la jambe qu’à la main comme si, sans l’action répétée de la main ou de la jambe, on ne pouvait diriger toutes les opérations décidées par le cavalier ; alors que vous avez par ailleurs vu évoluer des chevaux sans aucune aide avec les jambes fermes du cavalier qui paraissaient immobiles, et encore d’autres qui ont très bien guidé leur cheval sans l’aide de leurs jambes. Aussi en fonction de mon savoir et dans la logique de notre raisonnement, je vous répondrais qu’étant donné la fonction de la main qui est de guider les épaules, celle des jambes de guider les hanches, la distance qui existe des épaules aux hanches et enfin le fait que celles-ci soient des parties opposées, on arrivera avec l’art du dressage à faire en sorte que le cheval opère avec une parfaite synchronisation des membres antérieurs et postérieurs. Mais il est vrai aussi que, une fois que le cheval est dressé et qu’il comprend toutes les aides, il faut monter sans leur aide, mais cela est école pour Princes ».

Lorsque l’on renonce à agir de la main, on se retrouve dans la descente de main, tout comme l’on se trouve dans la descente de jambes lorsqu’on arrête de pousser le cheval avec nos jambes ; et que l’on se trouve dans la totale descente des aides lorsqu’on n’agit plus du tout, ni de la main, ni des jambes, ni de l’assiette et qu’on laisse le cheval libre d’aller aussi longtemps que, de lui-même, il soutient son encolure et conserve son allure.

Cette manière de procéder ne peut s’appliquer qu’au cheval éduqué : avec l’animal qui connaît les aides, on peut choisir, parmi celles qui sont disponibles, la plus convenable — hic et nunc — et n’employer ainsi que ce seul moyen. Une telle alternance, en conformité avec le principe « main sans jambes, jambes sans main » autorise l’emploi de la main seule ou des jambes seules pour demander un mouvement quelconque.

Le fond de la pensée est en accord avec le sentiment de Pluvinel lorsqu’il écrit : « S'il manie de science et volontairement, il faut diminuer toutes les aydes en sorte que les regardans puissent dire véritablement que le cheval est si gentil & si bien dressé qu'il manie tout seul ».

N’est-ce pas également ce que veut signifier La Guérinière par sa deuxième manière de rendre la main ?
«... prendre les rênes dans la main droite au-dessus de la main gauche & en lâchant un peu les rênes dans la main gauche, on fait passer le sentiment du mors dans la main droite, & enfin en quittant tout-à-fait les rênes qui étoient dans la main gauche, on baisse la main droite sur le cou du Cheval, & alors le cheval se trouve tout-à-fait libre, sans bride. Cette façon de rendre la main, s'appelle descente de main ». Cette manière est développée par Baucher en descente simultanée de main et de jambes. Faverot de Kerbrech la définit très clairement dans une lettre adressée à Beudant : « c'est cesser absolument de faire sentir les aides ».

10. Faire taire les aides est, à cheval, au péristyle de la douceur. Celle-ci est un corollaire du concept de beauté évoqué par Xénophon in fine de son traité d’hippiatrique dont une édition latine parut en 1616, dans l’Italie de la prime Renaissance : lorsque le cheval est monté, non pas à la guerre, mais lors des processions en l’honneur de la Cité, ce qui plaît aux dieux de l’Olympe, c’est la beauté : « Si quelqu’un, montant un bon cheval de guerre, veut le faire paraître avantageusement et prendre les plus belles allures, qu’il se garde bien de le tourmenter, soit en lui tirant la bride, soit en le pinçant de l’éperon ou en le frappant avec un fouet. […] Conduit, au contraire, par une main légère, sans que les rênes soient tendues, relevant son encolure, et ramenant sa tête avec grâce, il prendra l’allure fière et noble dans laquelle il se plaît naturellement ; car quand il revient près des autres chevaux, surtout si ce sont des femelles, c’est alors qu’il relève le plus son encolure, ramène sa tête d’un air fier et vif, lève moelleusement les jambes et porte la queue haute. Toutes les fois qu’on saura l’amener à faire ce qu’il fait de lui-même lorsqu’il veut paraître beau, on trouvera un cheval qui, travaillant avec plaisir, aura l’air vif, noble et brillant ».

Autrement dit, c’est en imitant la nature que votre cheval se fera beau ; ce processus justifie entièrement l’emploi de la douceur et incitera définitivement à écarter tout effet de force. Car « tout ce qui est forcé ne peut pas être beau », argumentera Franchet d’Espèrey, tout en suggérant que « la recherche du beau doit aussi être considérée comme le moyen d’accéder au vrai », rejoignant ainsi l’idée aristotélicienne que l’imitation de la nature conduit à considérer celle-ci comme belle et bonne. D’où émerge d’ailleurs, chez Franchet d’Espèrey, l’idée que le cheval qui travaille avec plaisir démontre en retour qu'il interfère sur son cavalier, comme en maïeutique l'obstétricien agit sur la nature, en ouvrant les voies d'un accouchement de soi-même, d'un accès à une vérité intérieure qui se manifeste par une conduite de joie, partagée entre cheval et cavalier. Le plaisir est alors conçu comme le résultat de la perfection de l'acte.

Tout cela est corroboré par les écrits de La Broue : « Le libre consentement du cheval amène plus de commodités que les remèdes par lesquels on tâche de le contraindre, [aussi] le Cavalcadour doit-il user d’une grande douceur et patience [...] afin de conserver, tant qu’il sera possible, le courage et l’allégresse du jeune cheval, qui est l’une des notables considérations de cet art ».

C’est le refrain dont Rousselet prendra le relais : « ce n'est pas en étreignant le cheval qu'on le domine le mieux ; c'est par des actions douces et opportunes qu'on l'amène à l'obéissance ».

Dès lors enfin, « l’animal n’est beau qu’autant que l’attitude factice du manège nous peint celle de la nature libre… », aura pu écrire à son tour Dupaty de Clam en 1776.

11. Il y a, dans le ramener, cette (fausse) idée de placer le cheval de telle sorte que son chanfrein vienne près de la verticale, sur la main, l’encolure étant remontée et dressée dans une attitude qui semble soutenue. On n’est pas loin de la définition que tente La Guérinière (in Ecole de cavalerie) : « Ramener, c’est faire baisser la tête et le nez à un cheval qui tire à la main et porte le nez haut ». Même s’il n’est pas présenté, au départ, comme accompagnant obligatoirement une élévation de la base de l’encolure, ce concept de ramener était cependant présent dès l’origine de la théorie équestre du bauchérisme et venait conforter l’idée d’équilibre.

Dès le 16ème siècle, la posture du ramener est recommandée par les écuyers pour « bien piquer l'ennemi ». Galiberto fait de la fixation de la tête une condition sine qua non d’une équitation bien comprise. Mais rapidement, l'élévation complète de l'encolure vient parfaire le ramener pour conférer au cheval de parade une grande liberté de la tête.

Puis vient le temps de la réflexion. Le général L’Hotte la conduit à sa manière : « le ramener est caractérisé par l’attitude soutenue et l’élasticité que le bout de devant doit présenter dans ses différentes régions pour assurer son bon fonctionnement » ; voilà pour le principe qui, nécessairement, attend le développement suivant : « Le ramener … ne se concentre pas dans la direction de la tête. Il réside, tout d’abord, dans la soumission de la mâchoire, qui est le premier ressort recevant l’effet de la main… ce que le ramener représente, c’est bien moins une direction invariable de la tête qu’un état général de soumission des ressorts ».

Bacharach, prudemment, indique qu’il « ne faut pas chercher à rapprocher le chanfrein de la verticale sans avoir obtenu le soutien du bout de devant. Il ne faut pas, comme on l’entend dire, pousser le cheval sur la main. Ce serait avoir recours à des effets de force, ce serait chercher une fausse fin par de faux moyens ». Beudant (in Dressage du cheval de selle), d’ailleurs avait prévenu : « Ne pas chercher la position de la tête. C’est la mobilité de la mâchoire qui fait rapprocher la tête de la verticale. La légèreté est la cause et la position est l’effet ». Et Baucher, dans la dernière édition de son Dictionnaire avait bien précisé que sa méthode permettait « de donner à tous les chevaux cette légèreté ou mobilité moelleuse de la mâchoire qui constitue le véritable ramener ».

Il reste, en appliquant les enseignements de la mécanique équestre rapportés par Dr vét. André, de procéder en deux temps logiques : « Après l’élévation de la tige cervicale, le cheval arrive insensiblement à redresser la courbure grande encolure constituée par les cinq premières vertèbres cervicales à partir du garrot et à la refouler vers l’arrière par la contraction des angulaires. C’est le premier degré du ramener… Lorsque le redressement propre de la base de l’encolure est atteint, le cheval fléchit le rein pour pouvoir reculer l’encolure, la tête et céder à l’action des rênes. La flexion du dos-rein vousse la tige dorso-lombaire en reculant son extrémité antérieure… La voussure dos-rein permet un engagement poussé des postérieurs. C’est [ensuite] au cavalier à tâter par une action de rênes légère et délicate les possibilités de relèvement de l’encolure ».

12. Poser la question du ramener, c’est, certes, s’introduire sur le terrain spécifique de la tradition équestre française, mais c’est aussi et surtout examiner dans quel but il est traité et géré. Il n’est en effet pas d’équitation correcte, tant à l’extérieur qu’au manège, qui néglige l’opportunité de la mise en main, véritable résultat d’une bonne gestion du ramener. Faverot de Kerbrech saluait la mise en main comme « un terme excellent de l’ancienne équitation [qui] résulte de l’équilibre dans l’impulsion » ; aspect que soulignait également Jousseaume, pour lequel « la mise en main est le ramener dans l’impulsion ».

En 1550, l’auteur du premier traité équestre des temps modernes avait décrit ce qu'il appelle le fondement de sa doctrine : « [Lorsqu'un cheval] s’embride, le mufle retiré pour aller férir du front, il n’en sera pas seulement plus ferme de bouche, mais aussi il tiendra son col ferme et dur jamais ne la mouvant hors de son lieu, et avec un doux appui s’accompagnera et agencera de sorte la bouche avec la bride, la mâchant toujours qu’il semblera qu’elle y soit miraculeusement née ».

Quand, quelques siècles plus tard, Baucher évoquera la mise en main que Decarpentry finira par définir, on y retrouvera les deux termes principaux de la doctrine aragonaise de Grisone : ramener (… le mufle retiré pour aller férir du front) et décontraction de la bouche (agencera de sorte la bouche avec la bride, la mâchant toujours…) : « La mise en main, c’est la décontraction de la bouche dans la position du ramener ».

Decarpentry complète sa vision : « Quand la souplesse du bout de devant, déjà développée en même temps que celle du reste du corps par les exercices qui précèdent les flexions, a été « ajustée » par celles-ci, la mise en main prend une importance capitale dans le maniement du cheval. Elle apporte, dans les relations entre le cavalier et sa monture, une intimité que le langage établi précédemment entre eux ne permet jamais d’atteindre sans elle ».

L’auteur savant de l’Equitation Académique entrevoit également dans quelle vraie proportion Baucher aura
« enrichi l’art équestre d’une découverte véritablement capitale » en observant que « si le cheval raréfie ses mises en main spontanées, s’il refuse les mises en main sollicitées, il manifeste l’altération de son équilibre physique ou moral ». Alors « la mise en main, finalement obtenue, rétablit cet équilibre par son effet propre sur l’organisme entier du cheval plus rapidement et avec infiniment plus de précision que ne saurait le faire aucun autre effet des aides ».

13. Aux origines aragonaises de la tradition équestre, ce n’était pas le tout de cultiver la relation de la main du cavalier à la bouche de son cheval et de chercher, par tous les moyens disponibles, à l’abonder ; les écuyers de l’époque se préoccupèrent très vite de l’emploi des mors qu’ils mettaient dans la bouche de leurs montures : ils avaient une certaine propension à penser qu’en effet les mors peuvent suppléer à certains défauts structurels de leur cheval par des effets mécaniques qu’ils croyaient avoir bien identifiés ; d’où une longue prolifération des traités de mors, à laquelle il sera proposé un terme net par Pignatelli s’exclamant : « Si les brides avaient par elles-mêmes les propriétés miraculeuses de faire la bouche d’un cheval et de le rendre obéissant, le cavalier et le cheval seraient habiles au sortir de la boutique de l’éperonnier » !

En France, La Broue avait été séduit par le savoir-faire démontré par son maître napolitain, qui rendait les chevaux obéissants, « maniant justement et de si beaux airs », en n’utilisant jamais qu’un simple mors à gros canon droit, depuis lors baptisé « mors Pignatel » et qui n’offense pas la bouche du cheval.

Baucher semblait exécrer le mors de bride traditionnel et voulut d’abord y pallier en inventant le fameux « mors Baucher », qui n’est autre qu’un mors de bride sans gourmette, afin d’éviter la compression de la langue du cheval entre le canon et la gourmette. Il se rendit rapidement compte qu’il avait fait fausse route et abandonna l’idée de ce mors qu’il jugeait encore trop sévère.

« Le bridon ! c’est si beau » finit-il par confier à L’Hotte alors que, le 7 mars 1873, il se trouvait à quelques jours de sa fin.

Cette histoire, qui va de Grisone à nos jours, illustre très exactement la vanité des certitudes équestres ancrées au-delà de toute objective expérimentation. De nombreuses et inutiles querelles de chapelle ont ainsi pu assombrir les relations entre gens de bonne compagnie devenus sectaires par obligation de défendre des idées insoutenables… La seule leçon qu’il faille en retenir est que l’équitation est un art évolutif… dans lequel seuls, quelques rares principes bien affermis méritent de se maintenir contre vents et marées ; le reste n’est, en toute vraisemblance, que précarité !...

14. Il en est ainsi de l’idée que se font les cavaliers de l’appui du cheval sur leur main, selon qu’ils s’en vont en guerre ou qu’ils restent dans le clos de leur scène d’apparat. « Il y a entre les hommes de guerre et de cheval, dit La Broue, des opinions différentes sur les tempéraments des bouches des chevaux ; les uns veulent que l’appui soit à pleine main, parce que c’est celui qui se rapporte plus à la fermesse de la tête, et qui fait par conséquent que le cheval doit mieux accoster et donner dans une foule : et même qu’il semble que par ce ferme appui, le chevalier se sent plus ferme à cheval : les autres veulent qu’il soit fort léger à la main ; et pour moi, je suis de cette opinion, pourvu que la bouche soit assurée.

L’homme de guerre recherche donc l’appui à pleine main. C’est le cas des Aragonais de la Renaissance, avec Galiberto (1635) ; c’est encore le cas au 18ème siècle avec Guerini de Préville (1717) et à la fin du 19ème siècle avec le général de Benoist (1899). La même idée est reprise par Licart au 20ème siècle lorsqu’il dépeint sa comparaison du rachis équin avec la lame d’un fleuret : il s’agit de souligner la constance du contact de la bouche du cheval sur des rênes tendues que d’Aure aura mis en avant en 1850 pour illustrer la mise sur la main du cheval : « Poussé en avant par les jambes et ayant cessé de résister dans son encolure et dans sa nuque, le cheval conserve avec la main un contact constant et en accepte les actions sans contrainte ».

L’immense majorité des sportifs d’aujourd’hui conduisent ainsi leurs chevaux sur les terrains de concours. C’était et reste tout l’honneur du chevalier d’Orgeix de se trouver quasiment seul, parmi la gent de compétition, à prôner le contraire.

Au contraire, pour La Broue et sa filiation, l’appui « fort léger » constitue la clef de l’impulsion et de la facilité de conduite : « La principale curiosité que doit avoir le cavalerice désireux de réduire par son art et sa diligence, le cheval en la perfection de ses plus beaux exercices, est de le rendre premièrement paisible et bon à la main : car de là faut que naisse la franchise et facilité de tous les beaux airs et manèges ».

Pluvinel ne dément pas, bien au contraire : « Il faut bien prendre garde de presser le cheval auparavant de l'avoir allégéri ». Par la plume de Faverot de Kerbrech, Baucher confirmera : « La légèreté bien comprise augmente l’impulsion ». Et L’Hotte, dans la définition qu’il donne de la légèreté, souscrit entièrement, trouvant sa formule dans la mise en jeu par le cavalier et l’emploi que fait le cheval des seules forces utiles au mouvement, ce qui rejoint le précepte énoncé par La Broue : il faut « faire faire facilement des choses faciles au cheval » !

15. La Broue se trouve à l’inspiration essentielle de l’Ecole de cavalerie de La Guérinière. Dans les Préceptes, il ne se prive pas de poser le principe de la décomposition de la force et du mouvement que revendiquera fortement Baucher : on est pleinement dans la logique de l’allègement maximal de l’appui quand La Broue semble nous dire : décomposez et vous allégerez !

Il en est ainsi de l’apprentissage des appuyers : « Il ne le faut faire cheminer au commencement qu'un pas ou deux de biais, l'avançant soudain à quatre ou cinq pas sur le droit et puis encore le faire cheminer de biais... Il faudra subtilement retrancher les pas avancés et augmenter ceux qui se feront de biais, jusqu'à ce qu'il chemine librement et justement de côté »...

C’est ainsi que La Broue construit ses figures progressivement : pour la pirouette sur les hanches, il part de la ligne droite de la passade — cet exercice de guerre pratiqué tous les jours — qu’il termine par un quart de pirouette, puis par une demi-pirouette, reprenant la ligne droite, chaque fois que l’exécution se trouve dégradée, pour remettre son cheval dans les bonnes conditions et parvenir de la sorte, peu à peu, à exécuter une « volte carrée » d’où il déduira la pirouette complète sur les hanches.

Comment fera Baucher ? Il passera par l’arrêt et l’immobilité, ainsi que nous le rappelle Faverot de Kerbrech : « … si cette action... révèle l'existence de résistances sérieuses, il faut arrêter, immobiliser l'animal et chercher alors la légèreté de pied ferme comme cela a été expliqué. Le cavalier laisse son cheval dans l'inaction plusieurs minutes s'il le faut, jusqu'à ce que le mouvement précédent ne résonne plus dans l'organisme de l'animal. Quand ce résultat est obtenu, quand le calme est entièrement revenu, c'est le moment de redonner l'action et la position qui doivent produire le mouvement précédemment cherché ou l'allure interrompue ».

En outre, La Broue recommandait de ne pas continuer les mouvements mal commencés, mais de les recommencer patiemment, même si parfois il est possible de les rectifier en persistant dans l’action avec des chevaux de bon tempérament.

16. En passant ainsi en revue les bases principales de l’équitation de tradition française, on se rend compte qu’au-delà des techniques particulières mises en avant par chaque école et de l’interprétation souvent personnelle qu’en fait chaque écuyer, on parvient à dégager un certain nombre de principes communs qui font véritablement le patrimoine collectif accumulé dans les écrits et la tradition depuis cinq siècles.

Ayant à l’esprit, comme une obsession, l’idée de son maître Bacharach de poursuivre l’objectif du bien commun des équitations qui veulent le bien-être du cheval, plutôt que de s’acharner à débusquer les divergences et zizanies équestres, Franchet d’Espèrey s’oblige à rechercher les continuités qui traversent l’évolution des pratiques.

J’en veux encore comme preuve tangible les présentations du rassembler dans la tradition française, bien au-delà du clivage établi entre ancienne équitation et équitation moderne.

Fiaschi emploie le verbe italien aggrupari (se regrouper) pour désigner le rassembler du cheval ; et La Broue introduisit le néologisme « s’aggrouper » pour rendre compte des deux phases principales du rassembler : d’une part, l'engagement des jarrets sous le corps du cheval pour une plus grande prise en charge de la masse et, d’autre part, le reflux du bras de levier tête-encolure au-dessus des appuis antérieurs.

L’ancienne équitation, tant à Versailles qu’à Vienne, considérait que le rassembler allait de pair avec le ramener et ne séparait jamais les deux concepts. C’est, par exemple flagrant dans la description que nous donne La Guérinière du demi-arrêt, qu’il ajoute à l’arrêt et au reculer en partant de l’emploi que La Broue fait de la main pour mettre son cheval sur les hanches : « Par cette aide on lui ramène et on lui soutient le devant, on l'oblige par conséquent en même temps à baisser les hanches ». On lui soutient le devant, on l’oblige à baisser les hanches : les deux termes y sont ; invariable rassembler !

17. Là s’arrête la comptabilisation des acquis du passé.

Telle qu’elle fut édifiée depuis le 16ème siècle, l’équitation de tradition française a fait, en novembre 2011, l’objet d’une reconnaissance exceptionnelle en venant enrichir le patrimoine culturel immatériel de l’Humanité par décision de l’Unesco. Franchet d’Espèrey fut le moteur central de cette promotion.

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